Lors du barcamp de Lille, alors qu'il en grillait une petite sur le parvis devant l'école, Bertrand me posa cette question : "Alors... Quand est-ce que les SSII passent à l'entreprise 2.0 ?"

Alors, plutôt que de répondre par une boutade, ou en faisant une réflexion un peu trop cynique, réfléchissons deux minutes. Avec tout ce qu'on entend depuis quelques mois sur l'entreprise 2.0, peut-on dire quels sont les signes avant-coureurs d'une mutation ?

Dans le schéma idéal, l'entreprise 2.0 est celle où tous les salariés disposent d'un ou plusieurs blogs, en intra-entreprise comme à l'extérieur, où ils peuvent surfer sans être limités par un proxy qui interdit des tas de sites intéressants, où ils sont encouragés à utiliser les plates-formes du web pour mener des réflexions à plusieurs, même sans être physiquement présents dans les mêmes locaux, etc. Tous ces salariés ont un profil sur Facebook ou Linkedin et ils n'hésitent pas à demander de l'aide, même dans le domaine normalement si réservé de la recherche, par l'intermédiaire de plates-formes comme Innocentive, par exemple.

Toujours dans le schéma idéal, les dirigeants de cette entreprise 2.0 sont humbles, modestes, parce qu'ils savent qu'ils ne savent rien, ils ne gagnent pas des millions sur le dos de leurs employés. Ces dirigeants ne considèrent pas que les salariés de plus de 40 ans sont des has been, mais au contraire des gens précieux, tout autant que les jeunes, parce que ce qu'ils ont perdu en agilité, ils l'ont gagné en sagesse, peut-être ?
Ces dirigeants n'habitent pas dans des tours d'ivoire, la porte de leur bureau est ouverte, ils savent exactement ce qui se passe dans leurs locaux, ils ont d'autres canaux d'information que la voie hiérarchique et d'ailleurs, les hiérarchies mises en place par leurs soins sont très horizontales, quelle que soit la taille de ces entreprises.

Le management intermédiaire, dans ces entreprises, n'est pas jaloux de son pré carré, ne met pas de barbelés autour de son territoire et d'ailleurs, ne parle pas de territoire. Ce management intermédiaire considère qu'il est de son devoir de permettre à chacun de s'épanouir dans son travail, que tout le monde a des qualités et des défauts, certes, mais que ces qualités demandent à être mises en lumière. Bref, ce management intermédiaire remplit un rôle de coach ou de tuteur.

Alors, où en sommes-nous ?

Dans un communiqué publié fin mai, le Gartner Group  reconnaît comme technologies de rupture tous les ingrédients du SI de l'entreprise 2.0 : réseaux sociaux, cloud computing, plates-formes dans les nuages, mashups. Le Gartner en profite pour dire ceci :
"...Gartner recommends that CIOs establish a formal mechanism for evaluating emerging trends and technologies, set up virtual teams of their best staff, and give them time to spend researching new ideas and innovations, especially those that are being driven by consumer and Web 2.0 technologies..."

Ce qu'il y a de bien ici, c'est que cela va à l'encontre de ce qu'on entend habituellement dans les entreprises qui ont du mal à prendre le virage, où les dirigeants et managers sont persuadés que s'ils laissent leurs employés surfer sans limite et participer à des forums d'expression, être référencés sur des réseaux sociaux ou bloguer, ils vont perdre en productivité, que cela va être terrible, que tout le monde va passer son temps à surfer...
Je ne pense pas qu'ils aient raison. Moi j'aurais plutôt tendance à penser qu'en autorisant le surf, on déplace la machine à café... et que les gens qui vont surfer à outrance sont ceux qui passaient beaucoup de temps au café, justement.

D'autre part, comme Martin Roulleaux-Dugage le mentionne dans son livre, on peut exprimer l'état de maturité d'une entreprise en fonction de son capital social, que l'on peut estimer faible ou élevé en fonction de quelques indicateurs comme ceux-ci :

  • la porte du directeur est toujours ouverte, on peut le déranger lorsqu'il n'est pas en réunion, il répond personnellement à ses mails
  • les échecs sont l'occasion d'apprendre, ils sont systématiquement décortiqués pour en comprendre le pourquoi et en tirer les enseignements qui s'imposent
  • pas de souci de l'étiquette ou du protocole dans les réunions, n'y sont conviés que ceux qui peuvent y apporter une véritable valeur ajoutée

Alors, qu'attendent nos dirigeants pour franchir le pas, si tout le monde dit que c'est la voie d'avenir ? C'est manifestement là que ça se corse...

Ce qui est bizarre, c'est que tous les ingrédients y sont, y compris dans les SSII :

  • à titre individuel, une bonne partie des salariés, comme dans toute la population française, blogue, surfe, participe à des forums, voire même collabore à wikipedia
  • parmi ceux-ci, il n'y a pas que l'employé de base, il y a aussi des cadres, managers, décideurs. Certains blogueurs connus sont très influents, tels Jean-Pierre Corniou ou Yves Caseau, pour ne citer qu'eux.
  • nombreux sont ceux qui ont un profil sur Linkedin, Viadeo ou autre Facebook. Tenez, par exemple, dans ma société, qui compte 2200 salariés environ, 20% sont sur Viadeo, 10% sur Linkedin. Et il y a pratiquement tout le comité de direction, PDG compris (même si son profil n'est pas à jour, ce qui est révélateur, d'ailleurs, du peu d'intérêt qu'il trouve à ces réseaux)

Alors, si nous sommes nombreux à en connaître les usages, pourquoi ne pouvons-nous pas utiliser ces outils au quotidien et collaborer efficacement sans guerres de religion ? Ca, c'est un mystère et je n'ai oas de réponse pour l'instant.

Et puisque je suis souvent une incorrigible optimiste, je vais me risquer à dire qu'il se pourrait que nous assistions, petit à petit, à ce qui peut s'apparenter à une révolution vécue de l'intérieur. Pas de vagues, des transformations par petites touches, apportées par les salariés qui finissent par faire avancer les choses en dehors des circuits balisés de la voie hiérarchique top-down, simplement en proposant des démarches et des outils qui fonctionnent, rendent la vie plus facile et donnent des résultats. Les réseaux informels existent dans les entreprises, il se trouve partout des gens qui ont vu l'homme qui a vu l'homme qui a vu le loup.

Bon, mais toutes ses digressions ne répondent pas à la question initiale : quand les SSII deviendront-elles des entreprises 2.0 ? Si on considère que l'état d'esprit 2.0 n'est possible qu'en partant d'un pré-requis qui est un bon climat social, c'est apparemment mal parti. A y regarder de plus près, la contestation enfle dans les SSII, toutes les SSII. Il suffit d'aller faire un tour sur le site de munci pour s'en convaincre, par exemple ici. Et ce ne sont pas les seuls cas, il y en a d'autres. Malgré tout, cela n'empêche pas certains îlots 2.0 de se créer et cela me rappelle d'ailleurs que Martin Roulleaux Dugage explique que c'est comme ça qu'il s'est fait une notoriété, en créant autour de son équipe et de son activité un îlot communautaire.

Tenez, pour alimenter sur le sujet, voici un petit compte-rendu d'un débat qui fut apparemment passionné sur le sujet au cours de la conférence Enterprise 2.0 de début juin à Boston.